PORTRAIT RAODATH AMINOU // BONDY BLOG

OUTSIDERS : Zoom sur des entrepreneurs hors-cadre. Raodath Aminou c’est un peu une héroïne des temps modernes. Le genre de princesse qui aurait pu tranquillement rester dans son château, mais qui, on ne sait vraiment pourquoi, s’est retrouvée  embarquée dans une aventure.

« Salut, Abiola je suis à toi dans 3 minutes ! ». Lorsque l’on rencontre Raodath pour la première fois on comprend très vite qu’il n’y a pas que la nourriture qui ne se gaspille pas. Elle est pressée, un peu comme le lapin blanc qui court après le temps dans le conte Alice au Pays des Merveilles. Sauf que cette fois-ci, Alice a pris le rôle du lapin, qu’elle a une vingtaine d’années, a troqué sa robe contre un skinny jean, et elle est à la tête de l’une des startups les plus prometteuses du moment.

Cette petite pépite du digital a pour nom « Optimiam », c’est une application mobile destinée à lutter contre le gaspillage alimentaire. Installée à Paris dans le XVème arrondissement, la petite entreprise emploie 12 personnes. « L’anti-gaspi » c’est un peu le concept du moment, situé à mi-chemin entre le cool et les limites que la crise impose à notre portefeuille.

C’est en 2006, après avoir obtenu son bac à l’âge de 16 ans au lycée français de Cotonou, que Raodath débarque à Paris. Fille de commerçants béninois et cadette d’une tribu de cinq enfants, elle affirme avoir toujours été une élève studieuse : « j’ai toujours été parmi les trois premiers de la classe ». À son arrivée en classe préparatoire au lycée Buffon les choses se révèlent être un peu plus compliquées pour la petite surdouée. « J’ai vraiment très mal vécu mes débuts. J’ai fait ma rentrée avec deux semaines de retard à cause d’une histoire de paperasse, vu le niveau qu’exige cette filière, ça ne m’a pas facilité les choses. » Elle doit aussi faire face au décalage culturel et aux sarcasmes de certains petits camarades : « Un jour on m’a demandé si en Afrique je marchais avec des lions » se remémore-t-elle avant de relativiser : « J’ai cependant globalement été bien accueillie ».

photo-rao-3

« Je commençais à me demander si j’étais vraiment faite pour ça »

Deux ans plus tard, celle qui, enfant, se destinait à une carrière de médecin parvient à intégrer l’Institut Supérieur d’Électronique de Paris (ISEP). Lors de sa dernière année, à l’occasion d’un échange, cette amatrice de séries américaines découvre les States : « J’avais des étoiles dans les yeux, les campus américains qui m’avaient toujours fascinée étaient là devant moi ! Malgré tout, j’ai très vite déchanté, car les Américains m’ont tout de suite paru ‘too much !’».

À son retour à Paris elle obtient son stage de fin d’études chez Rothschild et y décroche, à peine quelques mois plus tard, sa première embauche. Mais l’étiquette de son tout nouveau costume d’ingénieur chef de projet lui gratte le dos. « Je commençais à me demander si j’étais vraiment faite pour ça » lâche-t-elle en regardant le plafond. La jeune femme ne se sent pas assez épanouie. « Même si je gagnais plutôt bien ma vie, les deux tiers de ce que je touchais passaient dans le loyer et les impôts. Tout cela manquait de sens pour moi ». Raodath commence à rêver d’autre chose. Elle tombe par hasard sur un master Entreprenariat et Innovation proposé par l’École Polytechnique. « J’ai postulé sans vraiment y croire, deux mois après j’ai reçu un courrier m’indiquant que j’étais admise. J’ai démissionné de mon job dans la foulée ! ». Les projets restent flous dans sa tête, mais le jeu en vaut la chandelle. Le cursus propose six mois de cours et six mois de création de projet.

« C’est à ce moment-là que j’ai pensé et crée Optimiam. Un jour, je faisais mes courses dans un supermarché, il y avait un vendeur de sushis qui accostait bruyamment les gens pour tenter d’écouler en dernière minute ses invendus. De là l’idée m’est venue de créer une plateforme numérique afin de connecter commerçants et consommateurs afin qu’ils puissent être informés des promos de ce type ». Elle fait aussi tôt part de son idée à ses profs : « Ils ont validé et m’ont donné 6 mois pour creuser. Quelques mois plus tard, je me suis rendu à un Start-up weekend. J’y ai rencontré mon associé Alexandre Bellage et 10 autres personnes nous ont rejoints ! ». C’est la première page du chapitre Optimiam.

L’équipe intègre l’incubateur d’HEC et peut alors profiter de son réseau. « Les gens disent que l’entreprenariat n’a pas de visage, que tout le monde peut créer une boîte, mais le fait d’avoir fait une grande école multiplie tes chances, cela te permet de prendre plus de risques ». Pour faire tourner le business il faut sans cesse convaincre de nouveaux commerçants. D’ailleurs chaque temps mort est propice à l’envoi d’un mail, depuis le début de notre entrevue pas moins d’une dizaine de messages a probablement été expédiée.

« Pourquoi ne pas créer la nouvelle start-up qui viendra tout bouleverser ? »

Quand on lui demande si elle a un jour eu des galères liées à sa couleur de peau dans le développement de son projet, elle ne se prive pas d’ajouter que le niveau de difficulté est doublé lorsque l’on est d’autant plus une femme noire : « Une fois par mois nous allons tous sur le terrain démarcher des commerçants. En parcourant la rue de la Convention, j’ai instinctivement évité d’entrer dans une boulangerie parce que la gérante me semblait froide. J’ai par la suite croisé une partie de mon équipe (deux hommes blancs) dans un autre établissement situé un peu plus loin. Ces derniers me disent qu’ils ont été plutôt bien accueillis par la dame en question. C’est à ce moment qu’un monsieur intervient dans notre discussion et m’affirme que l’accueil n’aurait pas été le même pour moi si j’étais entré dans cet établissement. Certains coins de Paris restent très conservateurs.»

Elle qui n’a jamais vécu dans une cité reconnaît volontiers faire partie des privilégiés et estime avoir trouvé son salut dans les diplômes obtenus. « Lorsque j’ai des rendez-vous dans de grosses structures, les décideurs sont la plupart du temps des hommes blancs d’une cinquantaine d’années. Parfois, quand je m’y rends avec mon associé leurs regards ne se portent pas vraiment sur moi, sûrement parce que je suis une femme. C’est pendant ma présentation, lorsque ces derniers apprennent que je suis passée par Rothschild et Polytechnique que leur perception finit par évoluer. »

photo-rao-2

La société selon elle ne pousse pas suffisamment les jeunes des quartiers populaires à viser haut. « Ouvrir une boulangerie c’est créer une boite en effet, mais je pense que l’on peut aussi aller plus loin. Pourquoi ne pas créer la nouvelle start-up qui viendra tout bouleverser ? C’est le fait d’être dos au mur qui t’amène à te dépasser, si je me sentais à l’aise dans mon ancienne vie, je n’aurais jamais crée Optimiam ».

Au sujet de l’initiative d’Arash Derambarsh (conseiller municipal de Courbevoie ayant récemment obtenu la promulgation d’une loi interdisant aux grandes surfaces la destruction des invendus alimentaires) son avis est tranché : « Son projet m’arrange, mais je pense que ses ambitions sont essentiellement politiques, car en pratique il n’est pas réalisable…»

La nécessité de répondre à un réel besoin lui paraît primordiale. Elle condamne la multiplication des projets inutiles. « J’ai même entendu parler d’une boîte qui proposait la livraison de brosses à dents à domicile ! C’est une bulle qui va finir par éclater ! C’est sûrement peut-être dû au fait que les jeunes ne trouvent plus de boulot…» analyse-t-elle. Optimam a récemment bouclé sa première levée de fond, 600.000 euros ont été récoltés. La jeune entrepreneuse souhaite développer son réseau de commerçants. Récemment la petite troupe a conclu un marché avec la chaine de restaurants Brioche Dorée augmentant ainsi de 27 points de vente son réseau qui en compte d’ores et déjà 200.

« Si le monde n’a absolument aucun sens, qui nous empêche d’en inventer un?» Alice aux Pays de merveilles, Lewis Caroll, 1865

Texte : Abiola Ulrich Obaonrin

Photos : João Bolan