YOUSSOUF ET MAMADOU FOFANA : LES DEUX OISEAUX À L’ORIGINE DE LA MARQUE MAISON CHÂTEAU ROUGE

Mamadou est né à Paris en 1987, Youssouf à Villepinte (93) en 1989. Le destin de ces deux frères va être scellé par un projet commun : la création d’un label mêlant toutes les caractéristiques de l’Afrique, dans un style qui se veut urbain. Motifs aux symboles significatifs, du wax en veux-tu en voilà, quelques pagnes bien choisis et surtout des tissus achetés chez les commerçants du quartier, dans le XVIIIème arrondissement de Paris… Voici le portrait croisé des deux hommes derrière la marque de prêt-à-porter Maison Château Rouge.

Ils sont les troisième et quatrième bambins d’une famille de sept enfants. Youssouf et Mamadou Fofana, les deux frères fondateurs de la marque Maison Château Rouge, ont fait leurs premiers pas dans le quartier des Arpents à Villepinte (93). «Tout le monde se connaissait, on a eu une enfance pleine de bons souvenirs… Matchs de football, boule américaine… Comme dans la plupart des quartiers multiculturels, chacun cherchait à mettre en avant son origine, j’avais l’impression qu’on parlait que de ça tout le temps » dit Youssouf. « Et pourtant, nous, on y allait pas souvent au bled… À la différence des Marocains… C’était pas le même prix » ajoute Mamadou.

Il est vrai que la famille Fofana vivait plutôt modestement : papa était ouvrier, maman femme de ménage. « C’était pas toujours évident de payer les billets de sept enfants pour le Sénégal. Avec des salaires comme les leurs, on y allait donc à tour de rôle ». Le plus souvent, les jours de vacances se défilent chez les cousins de Mantes-la-Jolie (78) ou de Paris. Une expérience que les deux frères considèrent comme étant formatrice. « Je pense que c’était essentiel de vivre cela, après tu peux plus te plaindre de quoique ce soit, tout ce qui t’arrive ne peut qu’être bien ». Une insouciance qui se mêle à la prise de conscience de certains problèmes… Très tôt, les remarques racistes de certains profs, de certains voisins, ont contribué à forger une épaisse carapace autour des deux frères. À les voir, complétant mutuellement le récit de l’autre, on comprend très vite que cette carapace est renforcée par une complicité énorme, accentuée par la très légère différence d’âge.

Au collège Jean Jaurès de Villepinte, la fratrie Fofana était bien connue et appréciée des profs. Youssouf se décrit comme un élève plutôt studieux. Mamadou, lui, avait plus de difficultés. Il s’enfonçait dans sa timidité jusqu’au jour où un prof, qui souhaitait lui faire prendre confiance, l’a nommé délégué. Un déclic qui lui a permis de décrocher un bac STI et d’atteindre le master, tout comme son frère. «En dehors des cours, on était toujours très occupés. Tous les mercredi et les samedi on avait handball et cours de langue arabe. On avait donc pas trop le temps de traîner dehors et de faire des conneries» reconnaît Youssouf. Son frère appuie le propos : « Plus un enfant est occupé moins il fait de bêtises ». Une oisiveté que les frères déplorent, au même titre qu’une certaine perte de repères qui, selon eux, est à l’origine de beaucoup de maux dans les cités.

                 Dara et Youssouf dans leur boutique située au 40 rue Myrha, à Paris.

«Plus jeunes, certains d’entre nous passaient leur temps à cracher sur la France… Tout en se battant pour leur cité. On retrouve cette mentalité dans le rap ou le trafic de drogue. La plupart des mecs qui dealent reproduisent les codes de la société de consommation qu’ils condamnent ». Ils établissent d’ailleurs un parallèle avec le système scolaire, qui n’accompagne pas assez le choix des élèves des établissements classés prioritaires. « Après le bac je me suis orienté vers un DUT en Qualité Logistique dans l’industrie à Montreuil, après je suis allé jusqu’à Evry-Courcouronnes pour une licence avant d’enchaîner mes deux années de master à Cergy-Pontoise et Saint Quentin en Yvelines. Quand t’as pas les moyens de faire des grandes écoles, tu prends un peu ce que tu peux prendre » déplore Mamadou. Un constat faisant écho au parcours de son frère, qui estime avoir été sous-informé. Cela ne l’a tout de même pas empêché de décrocher un BTS Banque avant de finalement trouver sa voie avec un master en Management de Projets. « C’est marrant, plus tu avances, moins tu rencontres de fils d’immigrés » constate l’aîné. « Quand tu commences à faire études supérieures tu arrives dans un autre monde. Tu découvres Paris et tu te retrouves de nouveau dans une dualité : pour les mecs de Paris, tu es le petit mec de banlieue, pour ceux de banlieue, tu es le mec de Paname ». Cette dualité est récurrente dans leur discours. Est-ce une force ? Une faiblesse ? En les écoutant avec attention, on a tout de même du mal à trancher.

Ses diplômes en poche, Mamadou a ainsi souhaité lancer un projet afin de permettre aux produits des PME africaines d’accéder aux marchés européens. Youssouf, lui, de par sa formation, était plus à l’aise avec le marketing et la communication. Il avait déjà monté, avec deux de ses amis, plusieurs projets. Rizki est graphiste et Dara est directeur artistique dans une agence de pub. Le trio décide de rejoindre l’aventure suggérée par Mamadou, et l’association Les Oiseaux Migrateurs voit le jour. Le but est de proposer un accompagnement aux entreprises des pays africains afin qu’ils puissent s’exporter. Le nom, symbolique, fait référence aux voyages de leurs parents ayant quitté l’Afrique pour l’Europe, et à la position des oiseaux qui lorsqu’ils volent groupés : il adoptent la forme de la lettre V afin d’augmenter leur endurance de 70%. « L’idée était de regrouper des personnes motivées qui souhaitent s’assembler pour voir l’Afrique avancer» explique Youssouf.

À cela s’ajoute une volonté de valoriser leur environnement en participant au développement de l’économie locale. C’est ainsi que marque de vêtements prêt-à-porter Maison Château Rouge est née. Initialement destinée à financer leur association, l’ensemble des tissus de la griffe sont achetés chez des commerçants du quartier. « On ne pouvait pas avoir un impact en Afrique sans faire quelque chose qui n’a pas de retombée ici. Château Rouge est un quartier parisien avec une culture africaine fortement ancrée, un peu comme nous » expliquent en choeur les deux frères. Un souci de réciprocité est constamment présent dans leur esprit. C’est alors que les premières difficultés sont arrivées. Les moyens n’étaient pas encore au rendez-vous. Comme tous jeunes porteurs de projets, il on du se débrouiller. Grâce à leur ligne de vêtements ils ont commercialisé BANA-BANA, une boisson sénégalaise à base de jus d’hibiscus. « La grande chance pour nous, c’était que l’Afrique commençait à être un peu à la mode à ce moment-là ». La petite équipe fut invitée à présenter son projet au salon Who’s Next. Là, elle a vivement suscité l’interêt de Merci (le grand concept store parisien souhaite consacrer une semaine au continent noir) et du géant Google.

Puis la presse a commencé à s’intéresser au projet. Les portes se sont ouvertes, doucement. « On a pu faire de belles rencontres, comme celle avec Medhi Slimani, le créateur de la marque de chaussures Sawa, fabriquées en Afrique. Après une enrichissante coopération, il nous a hébergés dans ses locaux plusieurs mois avant que l’on puisse avoir les moyens de trouver les nôtres ».

L’été 2016 marque un tournant : un an à peine après la création de l’enseigne, la petite équipe ouvre sa première boutique rue Myrha, dans le XVIIIème arrondissement. Deux mois plus tard, les frérots sont approchés par la prestigieuse enseigne parisienne Le Bon Marché, qui leur propose d’accueillir leurs produits le temps d’une collaboration. S’ensuit une avalanche de propositions venant des plus grandes maisons. Les Galeries Lafayettes, des magasins du monde entier situés en Corée du Sud, au Japon, aux USA, au Royaume-uni, en Australie, au Danemark souhaitent aujourd’hui travailler avec les jeunes villepintois. « Finalement ce qui me m’amuse le plus, c’est notre parcours, nos moments insolites. Un jour Grazia m’a demandé une pièce. J’avais pas les moyens d’envoyer un coursier, du coup j’y suis allé pendant ma pause déjeuner… En me faisant passer pour le commissionnaire » confie Youssouf. Mais ni prétention ni mélancolie n’ont de place ici. « C’est un mélange d’inattendu et d’incroyable » conclut sobrement l’équipe.

Texte : Pegah Hosseini et Abiola Ulrich Obaonrin

Photos : João Victor Bolan

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