DES STIGMATES DE MOLENBEEK AUX START-UP DE MOLENGEEK

Au lendemain des attentats de Paris, les médias du monde entier ont débarqué à Molenbeek avec leurs gros souliers. Obnubilés par la rue des Quatre-Vents où se trouvait Salah Abdeslam lors de son arrestation, les journalistes sont passés à côté du vivier associatif qui caractérise la commune bruxelloise, à mille lieues des mouvances terroristes islamistes.

Parmi les initiatives citoyennes occultées par les événements, il y a MolenGeek, un espace de coworking qui a pour ambition d’accompagner des jeunes entrepreneurs dans le développement de leurs start-up. Et derrière cet incubateur, on trouve deux geeks philanthropes : Julie et Ibrahim.

Quand Ibrahim quitte l’école à 13 ans, il « glandouille et se débrouille », vogue de petits boulots en petits boulots  avant de finir par pouvoir s’acheter son premier ordinateur, à l’âge de 20 ans. Ce natif de Molenbeek découvre l’informatique de manière autodidacte et lance, trois mois plus tard, sa propre société qui crée des sites Internet à destination des entreprises. À 22 ans, il devient consultant en IT (Information Technology) et après cinq ans d’expérience, il crée sa boîte de consultance informatique. Son histoire lui inspire un constat : « Si moi je peux le faire, tout le monde peut le faire ». En mai 2015, Ibrahim et sa bande de potes nourrissent l’envie d’apporter leur pierre à l’édifice. Au départ, MolenGeek n’est qu’un événement entrepreneurial type « Start-up week-end » aussi appelé Hackaton (contraction des mots « hack » et « marathon ») : « Le défi, c’était d’amener les nouvelles technologies et les techniques entrepreneuriales à Molenbeek ». En octobre 2015, Julie rejoint le projet. L’expat’ française de l’équipe dirigeait à l’époque le Beta Group, la plus grosse communauté Tech de Belgique. « J’organisais de gros meetings tous les mois. Sur 8000 membres, j’avais 7% de jeunes. J’étais frustrée ! On sait que l’innovation vient de la jeunesse. Donc si tu veux créer un écosystème qui foisonne d’idées un peu folles, il faut des jeunes et il en faut beaucoup ! ».

 Après l’emballement médiatique et le « Molenbeek bashing » qui ont suivi les attentats de Paris, le deuxième « start-up week-end » de janvier 2016 retient l’attention des politiques et parmi eux le vice-premier ministre et ministre de l’Agenda numérique et des Télécoms, Alexander De Croo. L’ambassadrice des États-Unis, originaire de la capitale des nouvelles technologies San Francisco, marque elle aussi son soutien à l’initiative. Au lendemain de l’événement, Julie et Ibrahim ont la conviction qu’il faut pérenniser le projet et ouvrir un espace pour permettre aux jeunes d’aller au bout de leurs ambitions. « Si tu n’as pas de suivi, le soufflé retombe et les idées tombent à l’eau ». Le pari est lancé : créer 65m2 d’espace de coworking en un mois. En mars 2016, le numéro dix de la jolie place de la Minoterie est inauguré. MolenGeek voit le jour. Des multiprises en guise de lampadaires, un tag coloré le long des murs, un masque d’Anonymous dans un coin et, cerise sur le gâteau, le portrait d’Ibrahim sur les tasses à café. Pas de doute ici, les idées vont germer. « On n’avait aucun soutien. Ibrahim et moi avons tout préfinancé ». En août, le gouvernement fédéral annonce vouloir les soutenir à hauteur de 500 000€.

Des sponsors privés tels que Google et Samsung viennent confirmer l’intérêt d’autrui dans le projet. Si les financements accourent, les jeunes entrepreneurs aussi. Avec un espace complètement gratuit, Ibrahim et Julie mettent l’accent sur l’intelligence collective. « Lorsqu’un coworker a un talent quelconque, on demande qu’il le mette à disposition de la communauté » développe Julie. C’est le cas d’Ismail, la vingtaine, planqué entre deux écrans d’ordinateur. Arrivé au mois d’octobre 2016, il ne savait pas coder et n’avait aucune formation. Aujourd’hui, il développe un site Internet pour son premier client : un plombier qui désire un site « vitrine » avec demande de devis en ligne. À quelques mètres de lui, Marwane et Sarah discutent de leur projet : « Une application pour faciliter le déplacement aux personnes à mobilité réduite ». Leur bébé est déjà baptisé : il s’appellera « Street Access ». Au total, c’est une quarantaine de jeunes entrepreneurs assidus qui défilent chaque jour dans les locaux.

Et comme à MolenGeek un bonheur n’arrive jamais seul, une Coding School verra le jour en mars et dispensera les jeunes d’une formation aux nouveaux métiers du numérique, en particulier au développement web et mobile. Pour ce faire, trois conditions: avoir entre 18 et 25 ans, être demandeur d’emploi et être inscrit chez Actiris (l’équivalent du Pôle emploi en France). « De toute façon, l’entrepreneuriat ce n’est qu’une question d’état d’esprit ! » ponctue Julie. Au détour des bureaux, certains « dikkenek » (expression bruxelloise qui signifie « gros cou ») osent faire le rapprochement avec la Silicon Valley, pendant que d’autres, silencieux, s’autorisent déjà à le rêver. Car comme le rappelle les tasses de café imprimées pour la communauté : « La meilleure façon de prédire l’avenir, c’est de le créer ».

Texte: Fanny Joachim

Photos: Lucie Appart

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