MOI, ABDUL MALIK, JE VENDS DES ROSES À LA SAUVETTE, ET SURTOUT À LA SAINT-VALENTIN

Clope au bec sur la terrasse chauffée d’un café ou confortablement installés dans un restaurant, accompagné d’une fille, probablement votre petite amie, une simple amie ou même celle qui devrait le devenir à la fin de cette soirée si vos plans se réalisent; vous êtes sur le chemin de l’amour. Mais voilà que surgit devant vous « l’homme qui vend des roses ». Fuite ? Absence de réponse ? Moquerie ? Non. Nous, nous avons voulu tout savoir sur lui.

Soudain, un homme faire irruption dans l’enceinte de l’établissement – ce fameux place to be dont tous les collègues parlent depuis plus d’un mois. Vous le sentez progresser méthodiquement jusqu’à vous. Un sentiment d’embarras vous envahit alors, et bientôt votre regard aura épuisé l’ensemble des points de fuite qui s’offrent à vous. Les yeux de votre invitée, eux, s’illuminent soudainement et semblent vous interroger. Tout comme ce type qui se tient désormais devant vous avec à la main un objet qui cristallise votre angoisse. « Rose, deux euros ? ». Dans un français très prudent, ce gars vient tout simplement de vous prendre en otage en vous proposant d’offrir des roses à celle qu’il présuppose être votre bien-aimée. Ce vendeur de roses, nous avons cherché à connaître son histoire.

Pour cela nous avons passé un bon moment avec Abdul Malik. Originaire du Bangladesh, il est arrivé en France il y a presque 7 ans. Sa casquette, dissimulant une chevelure poivre et sel, nous laisse deviner son âge. À 40 ans, il a laissé sa femme et ses deux enfants âgés de 10 et 8 ans à Dacca – la capitale bangladaise. « J’ai quitté le pays à cause de la situation économique qui n’était pas bonne » nous glisse-t-il, bouquet à la main.

C’est dans le XXème arrondissement de Paris qu’il partage, avec quelques compatriotes, un appartement de quelques mètres carrés à peine. Mais ses colocs’ ne sont jamais vraiment les mêmes. Il y a beaucoup de passage. Certains rentrent au pays ou décident de rejoindre l’Angleterre après quelques jours seulement, d’autres s’accrochent, car il faut bien travailler pour envoyer de l’argent au pays afin que les enfants puissent aller à l’école dans de bonnes conditions.

Les semaines se ressemblent toutes. Mais, comme pour n’importe quel entrepreneur, l’organisation de son temps est minutieusement réfléchie: « Du lundi au vendredi, je suis à République, car beaucoup de gens vont y prendre un verre le soir après leur journée de travail. Les samedis et les dimanches je suis plutôt vers Gambetta et le cimetière du Père-Lachaise, c’est plus résidentiel. Il y a des familles et de beaucoup de gens prennent le temps de s’y balader ». Ses roses, il les rachète pour quelques euros à la fin des marchés ou les ramasse dans les poubelles des grandes enseignes de fleuristes. « Le plus souvent, les magasins qui vendent des fleurs sont très exigeants sur la qualité… Moi je le suis moins ! » se réjouit-il.

La marchandise en main, Abdul Malik doit tenter de l’écouler. Pour se faire, son plan n’a rien à envier aux stratégies marketing les plus léchées. Il privilégie les restaurants, le soir, pendant le rush de préférence. « C’est à ce moment-là que les serveurs sont moins vigilants ». Malgré tout, dans la très grande majorité des cas, il se heurte au refus de ses prospects. Déterminé, il estime cependant que les femmes constituent le meilleur interlocuteur qu’il soit « Elles sont plus romantiques, les hommes eux, on dirait qu’ils beaucoup plus pudiques ». À la fin de ses soirées, ses recettes tournent en moyenne autour de 20-25 euros et peuvent s’élever jusqu’à 50 euros lors des soirées spéciales comme celles de la Saint-Valentin. « Je revends mes roses 2 euros, les bons soirs je peux en vendre une dizaine en une soirée, mais pour cela il faut vraiment que la chance soit de mon côté ».

Après avoir survécu près d’un an grâce aux petites économies qu’il a effectuées pour pouvoir assurer son périple en Europe et aux petits boulots qu’il effectuait sur les marchés et les chantiers, Abdul Malik estime qu’il s’en sort désormais un peu mieux.  Lorsqu’on l’interroge sur  les motivations qui lui permettent d’avancer malgré la précarité de son quotidien, il affirme sans hésitation : « Ce sont mes enfants et ma femme. Je souhaite vraiment les faire venir ici, le plus tôt possible afin qu’ils aient un avenir meilleur que le mien ».

En quittant Abdul Malik, j’ai senti dans sa poignée de main beaucoup de simplicité et de sincérité. Celle-là même qui tient ces fameux bouquets de fleurs censés symboliser l’amour et que nous nous permettons parfois de refuser avec beaucoup de mépris. Ce même amour que nous nous sentons obligés de montrer en passant commande sur un site de livraison de fleurs, une fois par an, parce que la société nous l’a imposé.

Illustration : Youssouf Kifia

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