RACHID SANTAKI : « Il FAUT PASSER DE LA DÉBROUILLE À LA PROFESSIONNALISATION »

Rachid Santaki, écrivain et organisateur de La Dictée des Cités, s’est entretenu avec notre journaliste Mathieu Blard. Ils ont causé boxe, entrepreneuriat et système scolaire.

Il claque une bise ou tape un check tous les dix mètres entre la station de métro où on l’a retrouvé et la terrasse du Khédive, le bar sympa de la place de la mairie de Saint-Denis. La réussite, ça tient aussi au fait de savoir garder contact avec les gens. Son téléphone sonne à intervalles irréguliers. Il répond souvent, mais pas à tous les coups. C’est important de hiérarchiser les urgences. Entre l’organisation de La Dictées des Cités, ses nombreux projets cinés, ses trois bouquins sur le feu et ses soirées à taper dans des sacs de frappes, ce couteau Suisse d’un bon double mètre a du pain sur la planche. A 43 ans, il a fait du chemin depuis ses « 48 redoublements », comme il aime à le dire. Lauréat des espoirs de l’économie CCIP en 2006, ex-patron de presse avec le canard gratuit 5 Styles consacré au hip-hop, romancier à succès, scénariste… Ce modèle de débrouille professionnelle le dit sans pédantisme et sans fausse modestie : il a une vision d’ensemble. Les inégalités sociales ? Ouais, elles existent, mais il refuse de s’attarder dessus. Ça ne l’intéresse pas, l’environnement est ce qu’il est. Il faut faire avec et tracer sa route. Entretien avec un gusse qui sait où il va.

*Argot : Ton père était boxeur, tu as toi-même été éducateur en boxe Thaï. Qu’est-ce qui te reste de la boxe ?

Rachid Santaki : La boxe, c’est pas un savoir que t’apprends et que tu gardes dans un coin de la tête. C’est une école de la motivation, de la détermination. J’étais à la salle hier soir. C’est quelque chose qui m’entretient, plus mentalement que physiquement parce que je kiffe la gamelle, je suis un gros mangeur ! Mais ça fait partie de mon hygiène de vie, de mon quotidien. C’est aussi une manière de faire face à ses peurs, c’est un formidable outil de remise en question et ça sert toujours.

Il y a un poncif un peu éculé qui raconte qu’entreprendre est un sport de combat. Qu’en penses-tu ? 

Entreprendre, c’est surtout apprendre à tomber et se relever. La métaphore est valable. Il faut toujours rebondir, surtout après un échec. La motivation, la détermination, la compétitivité sont des qualités importantes. Mais surtout, ce n’est pas donné à tout le monde, il faut avoir la fibre de l’entrepreneuriat. C’est capital d’avoir une vue d’ensemble, une capacité d’analyse, d’être réactif, de s’adapter, de composer avec l’environnement. Il faut avoir un projet et savoir le mettre en place. Je pense que ça se transmet et qu’ensuite ça se développe, mais qu’il est nécessaire d’avoir cette sensibilité. Je ne suis pas sûr que cela s’apprenne. Par contre, personne ne se fait tout seul. Quand tu vas chercher dans ton parcours, tu te rends compte que ce sont des rencontres avec des gens qui t’ont transmis tes qualités.

En 2000, tu lances le site en ligne hiphop.fr, un des tout premiers pure players. Trois ans plus tard, tu es à la tête du magazine 5 Styles, aussi basé sur la culture hip hop, qui vivra jusqu’en 2014. Tu avais un temps d’avance ? 

J’ai toujours eu un temps d’avance, mais ce sont aussi des rencontres qui m’ont permis de réussir. En 2000, j’ai un ami qui me dit : « Je me suis renseigné sur Internet, les noms de domaines rap.fr et hiphop.fr sont libres ». Il les a achetés. Il fallait monter une boîte, développer le projet. À l’époque, j’entrainais en boxe thaï, il a vu que je pouvais manager, il m’a proposé de m’agréger au projet. Cette collaboration s’est mal terminée, mais ça a été un déclic pour moi. Je me suis rendu compte qu’il y avait une demande de journaux gratuits. C’est l’époque où se lance le 20 minutes. 5 Styles a pris tout de suite, on a vendu des espaces publicitaires, on a eu de supers interviews… J’ai beaucoup appris.

Tu as dit au Monde « Tout en bossant comme chauffeur, je suis devenu patron de presse ». C’est un peut l’uberisation avant l’heure ? 

Grave ! Je faisais une semaine de ouf et ensuite, j’avais une semaine de repos. Pendant ma semaine de repos, je bossais sur mes projets. J’optimisais mon temps au maximum.

Du coup, l’uberisation, t’en penses quoi ? 

C’est précaire. Il ne faut pas qu’elle soit totale. Aux États-Unis, par exemple, les mecs qui conduisent ont une autre activité. Quand l’ensemble de tes revenus est basé sur ce système, tu tombes dans la précarité. Quand c’est un plus, ça t’enrichit, ça t’appauvrit si tu le perds, mais ça te met pas sur la paille. Aujourd’hui, t’as des jeunes en galère qui se sont endettés pour faire chauffeur VTC… Quand on taffe pour Uber, il faut savoir évaluer, ne pas avoir peur de bosser et surtout avoir une vue globale.

Dans ton parcours, il y a un côté débrouille. C’est important pour toi ?

Ma vie c’est de la débrouille. J’ai fait un bac pro, j’ai réussi à devenir romancier, je vis de mes bouquins. J’écris des scénarios, j’ai pas fait la Fémis. Les gens voient que j’ai la dalle, que je suis réactif. Je suis capable de m’adapter rapidement à tous les milieux, je chope vite les codes. Mais le plus important, c’est de passer de la débrouille à la professionnalisation. La débrouille, c’est une passerelle pour accéder quelque part. Il faut du recul sur une situation et avancer pas à pas vers les activités qui te garantissent des revenus. Et surtout, tout faire pour ne pas revenir en arrière.

En fait, t’es ultra pragmatique

Complètement. Aujourd’hui, par exemple, j’aspire à devenir producteur. Je ne rêve pas d’un César, je cherche l’efficacité, la productivité, j’ai un côté capitaliste, pragmatique. Aujourd’hui, j’ai 43 ans je vis de l’écriture, j’ai ma casquette d’entrepreneur, qui m’aide à optimiser cette activité.

Tes œuvres sont marquées par le réalisme. Ta matière, c’est la vie ?

Mon premier polar était directement inspiré de ma vie d’éducateur sportif habitant Saint-Denis. Ma matière première est sous mes pieds. Mon univers littéraire est lié à mon parcours. Mon prochain bouquin parlera de la mort de l’enfance et de la perte de l’innocence. Il sera lié à mon vécu. Il sera dur, mais c’est un sujet universel qui touche tout le monde. J’interviens en maison d’arrêt régulièrement, notamment pour parler de mes livres. Lors de ma première intervention, on m’a demandé combien d’années j’avais fait. Je n’ai jamais été en prison. La seule connerie que j’ai faite, c’était à dix ans. J’avais mis une boîte de Playmobil Police sous mon blouson. Les mecs étaient morts de rire, je ne m’invente pas de vie. Mais quand je parle de prison, on a l’impression que je connais le sujet, alors que je n’ai jamais connu leurs conditions de détention.

La dictées des Cités, tu disais que c’était pour « sortir la dictée de l’école ». Tu n’y crois pas, à ce système scolaire ? 

Il y a deux niveaux. Il y a le système scolaire, qui est un appareil global et il y a les profs, qui font un super taf au quotidien. Il ne faut pas confondre les deux. Les enseignants font bouger les lignes à leur niveau. Le problème de l’appareil, c’est que les programmes, les objectifs, produisent de l’exclusion en n’étant pas adaptés aux individus. Ces structures ne permettent pas de révéler les talents individuels. Il faut faire en sorte que les élèves se sentent inclus. À titre personnel, j’ai vécu l’école comme un formatage. J’écrivais déjà, je dessinais, mais je n’aimais pas ce système et je me suis effacé. Seuls les professeurs, individuellement parviennent à révéler des talents.

Mais le vrai problème éducatif n’est-il pas lié aux inégalités territoriales ?

Je ne m’y arrête pas. Je pourrais me dire, je suis un rebeu, j’ai des lunettes, je ne suis pas traité comme les autres… Les inégalités existent, mais il faut tenter de trouver un moyen de les estomper. Si tu commences à les observer, tu en vois partout et tu n’agis plus. Je suis dans une dynamique d’avancée, je ne pleurniche pas sur les inégalités.

Quel conseil aurais-tu envie de donner à un jeune qui a la dalle et qui, pour réussir, n’a « que sa b*** et son couteau », comme disent les bidasses ?

Je lui dirais avant tout de bosser. Après, c’est la prise de recul et le fait de se remettre en permanence en question que te permettent d’avancer.

Par Mathieu Blard

Photos : João Bolan

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