HAÏBA OUAISSI : « ON NE PEUT JAMAIS FAIRE L’UNANIMITÉ, MAIS IL NE FAUT JAMAIS OUBLIER D’OÙ L’ON VIENT MÊME SI ON FRÉQUENTE LES DORURES DE LA RÉPUBLIQUE »

Nous sommes allés à la rencontre d’Haïba OUAISSI président du Club XXI siècle. Cette institution créée en 2004 a pour vocation de promouvoir l’élite de la diversité par les actions qu’elle mène. Cependant, elle n’est pas suffisamment connue du grand public notamment des premiers concernés, à savoir les jeunes issus de la diversité eux-mêmes.

*ARGOT : Bonjour Haïba, vous êtes président du Club XXIè siècle depuis plus d’un an maintenant, pouvez-vous nous présenter le Club et ses actions ?

Haïba OUAISSI : Le Club XXIè siècle a été crée en 2004 pour offrir à la société française une vision positive de l’égalité des chances, de la diversité et du mérite républicain. Concrètement nous sommes à la fois un « do thank » et un « think thank ». Nous pensons les choses et agissons dans deux domaines. Le premier étant l’accompagnement de talents et de potentiels : nous avons noué un certain nombre de partenariats au niveau national avec Passeport Avenir, Frateli, Nos Quartiers ont des Talents, l’incubateur d’HEC, La French Tech Diversité, Mozaïk RH et bien d’autres institutions dans le cadre de l’accompagnement des talents.

Le deuxième volet de l’institution, c’est l’influence auprès des décideurs. Nous recevons souvent des dirigeants qui font l’éloge de leur politique de diversité, mais lorsqu’on leur demande combien de membres au sein de leur conseil d’administration en sont issus, la réponse est très souvent la même c’est-à-dire 0, aussi parce qu’ils disent ne pas en trouver. Pour pallier cela nous avons mis en place un annuaire des administrateurs indépendants avec le soutien du Ministre de l’Economie et des Finances, de Pierre Gattaz (MEDEF) et de l’Institut français des administrateurs. On joint ainsi la parole aux actes.

A travers cette dimension d’influence et ces dîners organisés avec des chefs d’entreprise, ministres et hommes politiques n’avez-vous pas peur de recréer un entre-soi dont bien souvent les premières victimes sont les jeunes issus de la diversité eux-mêmes ?

C’est tout l’inverse justement. Lors de ces dîners-débats, il n’y a pas de médias présents. Les discussions se font donc en off, cela nous permet de dire très justement les choses aux différents interlocuteurs que l’on reçoit. Lorsque ça ne va pas on le dit. Nous avons récemment reçu un premier ministre à qui nous avons demandé le nombre d’ambassadeurs (-ices), ou de préfets (-tes) qu’il a nommés et cela l’a interpellé.

Quelle a été sa réponse ?

Sa réponse était bien évidemment qu’il y avait beaucoup à faire et donc c’était insuffisant. Peu de temps après, des nominations ont été lancées. C’est un exemple de discussions très directes parmi d’autres que nous avons avec ces personnes uniquement quand les dîners sont off. Nous ne le faisons pas pour placer certains membres du club, car pour la plupart ils ont déjà réussi leur vie professionnelle. L’idée est surtout de donner son temps pour l’intérêt général. On vient pour servir et non se servir, un peu comme la devise des gendarmes.

Des personnalités telles que Rachida Dati, Rama Yade et Fleur Pellerin membres ou anciens membres du Club ont certes accédé à de hautes fonctions, mais ne font cependant pas l’unanimité chez les jeunes chez qui elles auraient pu apparaître comme un modèle de réussite.  Comment expliquez-vous ce phénomène ?

On ne peut jamais faire l’unanimité, mais il ne faut jamais oublier d’où l’on vient même si on fréquente les dorures de la République. Pour ma part, mon métier d’avocat et celui de maître de conférences me permettent de garder les pieds bien sur terre et au contact des réalités de terrain. Un peu comme la voix des sans voix. Je parle de réalités que je connais et espère faire au mieux dans l’intérêt général.

Parallèlement vous êtes avocat en droit du travail. En tant que spécialiste du domaine quel regard portez-vous sur les discriminations à l’embauche liées à l’origine ?

En tant qu’avocat spécialiste en droit du travail, mais aussi en tant que maître de conférences à l’université, mon regard est très critique. Aujourd’hui dans un pays où la devise est « liberté, égalité et fraternité » on ne peut pas se satisfaire du fait qu’une personne, parce qu’elle porte un nom à consonance étrangère ait besoin d’envoyer cinq fois plus de CV pour obtenir un entretien. Sur la lutte contre les discriminations et l’égalité des chances, on n’en fait absolument pas assez. Par exemple pensez-vous que le nombre d’enseignants dans les écoles des quartiers doit être le même dans celles des quartiers aisés ? Pensez-vous qu’il soit normal qu’au vu des compétences et des formations de certains jeunes issus de la diversité, il y en ait si peu dans les conseils d’administration et comités de direction des grandes entreprises ? Il y a un véritable plafond de verre qu’il faut briser.

Au sujet de ce fameux « plafond de verre », quels seraient vos arguments pour convaincre un jeune qui devant le grand nombre de diplômés au chômage serait tenté de se détourner des études ?

Cela amène un sujet contre lequel on lutte : l’auto-censure. Vous avez aujourd’hui un certain nombre de concitoyens qui se disent : « A quoi cela sert de faire de longues études si mon voisin, mon ami, ou autre qui est dans le même quartier a fait des études et rencontre de lourdes difficultés à trouver un emploi ?  » C’est ce qui explique qu’en France on a besoin de mettre en avant l’exemplarité des rôles modèles. C’est ce qu’on a essayé de faire au Club. Nous sommes un véritable révélateur de talents, nous avons ainsi nos propres programmes d’accompagnement. Il en existe d’autres : par exemple, je suis ravi que Nathalie Loiseau ait ouvert à l’ENA des programmes d’égalité des chances. J’invite tous les jeunes, qu’ils veulent faire l’ENA, Sciences po, HEC ou l’Essec à tenter le coup, car il y a de vrais dispositifs destinés à prendre en charge leurs frais de scolarité ou leur intégration. Notre action s’articule autour de ces trois points : l’information, la lutte contre l’auto-censure et la création de rôles modèles.

Cela nous renvoie au principe de discrimination positive appliqué aux USA mais qui fait tant polémique en France. Etes-vous pour ou contre cette politique ?

Tout d’abord, cela dépend de ce qu’on entend par discrimination positive parce qu’aujourd’hui on y met tout et n’importe quoi. Je ne suis pas favorable à une telle politique comme telle c’est-à-dire avec des quotas etc … Mais je pense qu’il faut pouvoir trouver un moyen de mesurer les inégalités. Car c’est les mesurant qu’on peut faire avancer les choses.

Justement quels moyens préconisez-vous ?

Il y a déjà une politique active qui est nécessaire dans le domaine de l’éducation, lorsqu’on voit le taux d’échec dans certains territoires. Cela doit permettre de créer une mesure corrective qui est : moins d’enfants par classe dans les zones prioritaires pour plus d’enseignants. Concernant le recrutement, comme le dit l’Institut Montaigne dans une étude récente les personnes avec un nom à consonance étrangère ou une adresse en banlieue ont besoin d’envoyer cinq fois plus de CV pour trouver un emploi, il faut corriger cela. Une autre étude de France Stratégie démontre que notre pays y gagnera, car le coût des discriminations s’élève à 150 milliards d’euros. A l’heure où les responsables politiques se battent pour essayer de trouver des fonds pour financer leurs politiques, lutter contre ce phénomène rapporterait donc aussi à l’économie d’une manière générale.

A propos de politique, quand on sait que les jeunes des quartiers qui ont massivement voté François Hollande en 2012 s’estiment aujourd’hui trahis, comment pouvez-vous les convaincre d’aller voter ?

Tout d’abord, le Club XXIè siècle est indépendant politiquement, il n’apporte son soutien à aucun candidat même s’il les a tous reçus et que plusieurs ont souhaité qu’on les accompagne. Maintenant à titre individuel plusieurs membres sont impliqués dans les équipes de campagne. C’est en cela que nous avons une réelle influence, quel que soit le président nous aurons des relais auprès de lui. S’agissant du vote des jeunes des quartiers le fait de ne pas aller voter pourrait éventuellement favoriser le succès du Front National. L’abstention favorise les extrêmes donc la montée du FN. Même s’ils ne trouvent pas le candidat idéal je les invite à voter contre Marine Le Pen et puisque nous sommes au second tour des élections, il faut voter et faire voter pour Emmanuel Macron. Pour autant, après son élection nous serons vigilants aux politiques publiques qu’il mettra en oeuvre en faveur de l’égalité des chances et de la promotion par les compétences. Le vote est le seul moyen pour eux de se faire entendre.

Si vous deviez partager un repas avec une personne morte ou vivante qu’elle serait-elle ?

Si je devais partager un repas avec une personnalité ce serait Barack OBAMA, pour une raison très simple allant au-delà du fait qu’il est avocat comme moi et qu’on aurait certainement beaucoup de choses à se dire ! (rires) Je trouve que c’est celui qui incarne le mieux le mérite républicain et le rassemblement. Il représente aussi ce en quoi beaucoup de jeunes croient, à savoir la réussite par les compétences.

Avez-vous un mot à dire à nos lecteurs ? Vous avez carte blanche …

Oui, une citation de Winston Churchill qui disait : «  Le succès n’est pas final, l’échec n’est pas fatal, c’est le courage de continuer qui compte. » Il faut croire en vous et aller jusqu’au bout de ce que vous pouvez-faire et vous irez ainsi loin. Chacun de nous constitue un maillon qui permet à la France de réussir.

Texte : Abiola Ulrich OBAONRIN

Photos : Joao BOLAN

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