SAKINA M’SA, LE COUP DE CISEAUX ENGAGÉ

Tout le monde la connaît à Barbès. Mais aujourd’hui, l’aura de Sakina M’Sa, créatrice de mode et patronne de la maison de couture « désirable, durable, responsable » rayonne bien au delà du 18ème arrondissement de Paris. Partie de rien, avec pour seules armes sa passion du vêtement, sa persévérance et son « amour des gens », elle est aujourd’hui une entrepreneure sociale accomplie et reconnue. Portrait d’une artiste engagée.

« Merci la vie ! Ce sera mon mot de la fin pour cette interview ! », s’exclame-t-elle toute sourire en mimant une embrassade. Cette phrase, emprunte de reconnaissance, pourrait bien être le fil rouge de ce portrait.

Du fil, la créatrice de mode Sakina M’Sa en utilise beaucoup et avec un certain talent guidé par son « amour pour l’être humain ». Il s’illustre d’emblée par l’accueil chaleureux qu’elle nous réserve dans sa boutique toute récente au 44 rue Volta dans le 3ème arrondissement de Paris. « Merci d’être venu, je suis heureuse de vous rencontrer ! », lance-t-elle en joignant les mains. Il est 14h30 en cette douce après-midi du mois de mai et Sakina ne nous attend pas les bras croisés dans un bureau. La mine enjouée et habillée de son célébrissime t-shirt « Barbès go zone », elle s’affaire en répondant au téléphone, saluant des clients de passage et rangeant quelques vêtements par-ci par-là. Son nouveau concept-store où les murs bleus et blancs côtoient des étagères et des tables en bois recyclé, elle l’a imaginé de « A à Z  comme un espace ouvert, design et chaleureux ». Car pour elle, « le beau n’est pas réservé à une catégorie de personnes. Il doit être accessible à tous. C’est cette mode-là que je défends depuis le départ ».

Des îles Comores à la cité phocéenne

Le décor est planté. Pour comprendre cet engagement, il faut écouter son récit de vie où l’art et la persévérance en constituent le ciment. Il démarre 45 printemps plus tôt, dans un village des îles Comores où elle naît en 1972.  « Je vivais avec ma grand-mère qui était animiste et m’a transmis l’amour de la nature », lance-t-elle. A l’âge de 7 ans, elle rejoint sa famille à Marseille où la diaspora comorienne est déjà très implantée. À Belsunce, le quartier populaire où elle habite, elle est une afficionado du marché aux puces, et plus particulièrement des étales de livres à 20 centimes. « C’était une orgie de lecture (rires, ndlr). C’est comme ça que j’ai découvert la littérature, notamment celle des surréalistes qui me plaisait beaucoup. »

A 14 ans, habillée en punk, elle passe des après-midis entiers à la bibliothèque de son lycée. C’est en lisant les biographies de grands noms de la couture tels Gabrielle Chasnel, Cristóbal Balenciaga, Madeleine Vionnet ou encore Elsa Schiaparelli qu’elle découvre son futur métier, créatrice de vêtements. Munie de son audace, elle organise son premier défilé à son lycée. Au culot, elle invite Maryline Bellieud-Vigouroux, femme du maire de Marseille de l’époque et future fondatrice de l’Institut Mode Méditerranée. Séduite par son talent, cette dernière l’encouragera à se former dans une école de couture et se lancer dans le grand bain.

« Les ateliers du tissu social »

Trois ans plus tard en 1992, la jeune créatrice arrive à Bagnolet en région parisienne. Elle n’a que 17 ans et cherche un stage dans une maison de couture. En vain… « Je me suis dit à ce moment-là qu’il fallait que je fasse mon propre stage, celui de l’école de la vie (rires, ndlr) », dit-elle en glissant sa main dans sa chevelure blonde et afro. Elle décide alors d’organiser des ateliers de couture ouverts à tous. « L’idée était de créer du lien entre les gens en les rassemblant autour d’une activité créative », détaille l’entrepreneure. Ces « ateliers du tissu social » selon son expression, illustrent parfaitement sa conception de la mode. Un moyen pour « libérer la lumière des gens » et « un outil d’utilité sociale ».


Au même moment, elle travaille à l’élaboration de sa première collection de vêtements et organise ses premiers défilés dans des lieux insolites comme la gare des bus Eurolines à porte de Bagnolet. Ses mannequins ? « Les mamas et princesses du 93, des personnes âgées vivant en maison de retraite, c’était   fabuleux de voir défiler ces personnes, prendre conscience de leur valeur intérieure ». Ce savant mélange de créativité et d’engagement social interpelle la responsable des ventes des Galeries Lafayette qui achète à Sakina sa toute première collection. Une étape significative vers la réalisation de son rêve : créer une maison de couture dont les trois valeurs cardinales seront « désirable, durable, responsable ».

Une maison de couture éco-responsable à Barbès

C’est en 2006 qu’elle franchit ce pas en installant son nouvel atelier et première boutique à Paris 18ème, dans le quartier populaire de la Goutte d’Or à Barbès. Délaissé par les pouvoirs publics à cette époque, l’endroit est au cœur des créations de Sakina incarnées par sa célèbre série de t-shirt « Barbès go zone », « Goutte d’or, j’adore », « Barbès mon amour ». Elle se remémore : « À ce moment-là, des militants du front national étaient très actifs dans le quartier. Je souhaitais répondre à la haine par de l’amour, d’où l’idée de créer ces t-shirts. Il fallait créer la paix là où j’étais.» L’initiative est un franc succès chez les habitants locaux qui apprécient cette manière d’instiller du « vivre-ensemble » à Barbès.

Aujourd’hui, l’entreprise Sakina M’Sa a gagné son pari de lier rentabilité, insertion professionnelle et éco-responsabilité. À l’atelier de couture et la boutique, ne sont embauchés que des chômeurs de longue durée. Ils sont accompagnés par une chargée d’insertion durant leurs deux ans de contrat. Pour Ngah, couturière en chef de l’atelier de Barbès, « c’est une grande joie de travailler avec Sakina. Elle est exigeante et très humaine à la fois. Quand je suis arrivée ici, j’étais dans une situation très précaire. Je sortais de la rue. Sakina m’a soutenu moralement et aidé dans mes démarches pour que je me stabilise. Aujourd’hui, grâce à cette expérience, je vais lancer ma propre entreprise de couture en insertion. »

Côté processus de fabrication, chez Sakina M’Sa, les séries de vêtements haut de gamme sont confectionnées à partir de chutes de tissu provenant de grandes maisons. Quant à la gamme prêt-à-porter – vendue entre 29 à 150€ pour rester accessible – la créatrice les fait fabriquer uniquement dans des usines « fair-trade ».

La philosophie bouddhique appliquée au quotidien

Sakina M’Sa donnent aussi de son temps en dehors de l’atelier. Chaque année, elle fait par exemple défiler des femmes en prison après leur avoir donné des cours de couture.  « Le but est de leur ramener l’estime d’elle-même. Cette philosophie m’a été soufflée par le bouddhisme que je pratique depuis plus de dix ans, confie la créatrice. Transformer le poison en remède, voilà une phrase bouddhique qui m’inspire beaucoup dans mon action au quotidien. »

Si elle devait donner un conseil à des jeunes créateurs pour se lancer ? « Se lever tôt et bosser dur chaque jour. Se dire que notre meilleur ennemi, c’est nous-même. Il faut avoir la capacité de se remettre en question tout en étant bienveillant avec soi-même. »

Izihari M’Sa, de cinq ans son cadet, travaille avec sa sœur depuis 2009. Il est chargé des parties gestion et communication de l’entreprise. Quand on lui demande comment il décrirait Sakina en deux mots, il répond sans hésiter : « C’est une femme de cœur et courageuse. Travailler avec elle est une grande joie au quotidien. Ensemble, on défriche une voie pas si facile, celle de la mode éthique. »

Il est 16h30 et l’entretien touche à sa fin. On n’a pas vu passer l’heure. Sakina a un autre rendez-vous derrière nous. On se confond en excuse quand tout à coup un homme entre dans la boutique. Elle le salue chaleureusement et le félicite. Quand on lui demande pourquoi, elle répond : « C’est mon vendeur de roses préféré dans ce quartier. De temps en temps, je lui en achète. Aujourd’hui, il a obtenu ses papiers pour travailler légalement. Je suis heureuse pour lui. Merci la vie ! » Sakina M’Sa ou l’art et la manière de rester humain, toujours avec classe.

Texte : Mathieu VIVIANI

Photos : Joao BOLAN

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