LE NERF DE LA GUERRE (3/4) : L’ECONOMIE ENTRE DEUX CHAISES

L’est de l’Ukraine est reconnu comme étant le centre industriel du pays. Plus de 90 % de la production de charbon viennent de la région de Donetsk et Lugansk. Six des plus grosses entreprises de charbon situées à Donetsk, Lugansk et Dnepropetrovsk appartiennent à l’oligarque Rinat Akhmetov, 42 467 tonnes de charbon y sont produites chaque année soit 68,7 % de la production nationale. Selon Yuriy Zyukov, député adjoint du ministre de l’Énergie et de l’Industrie minière, quand le conflit armé a débuté, 60 % de l’industrie du charbonnage (qui représente environ 88 mines) sont restées en territoires occupés prorusses. Suite à l’instabilité croissante du pays, la production brute de charbon a baissé de 22,4 % en 2014.

Chemins de fer bloqués reliant les territoires occupés et ceux aux mains du gouvernement ukrainien.

Néanmoins, les relations économiques entre l’Ukraine et les états dissidents (RPD et RPL) persistaient : les territoires occupés fournissaient les entreprises ukrainiennes et les centrales électriques en charbon et les mineurs qui y travaillaient étaient payés en salaires ukrainiens. Mais en février 2017, malgré les accords de Minsk, l’escalade du conflit pousse les vétérans de l’opération antiterroriste lancée par le gouvernement ukrainien à bloquer les chemins de fer avec la devise « Stop au commerce sanglant ! » Le 15 mars 2017, le président ukrainien, Petro Poroshenko, signe un décret afin d’imposer un blocus sur les transports en territoires occupés. De leur côté, les autorités séparatistes répondent en « nationalisant » les entreprises de charbonnage ukrainiennes placées sur les territoires qu’ils contrôlent.

Vladimir habite dans le quartier constamment bombardé de Kievskiy à Donetsk. L’immeuble où il vit avec sa femme et son fils a été touché plusieurs fois par des éclats d’obus. Il travaille à la mine de charbon « Zasyadko », récemment nationalisée par les autorités de la RPD. Vladimir a été averti par la nouvelle administration de la mine de charbon que son salaire serait retardé et tous ses avantages annulés. Le salaire moyen d’un mineur employé au front (côté ukrainien) varie de 7000 à 12 000 hryvnas. Dans la RPD, les salaires sont deux fois moins élevés.

Vladimir assis devant sa maison.

Avdiivka est une petite ville située à 10 kilomètres de Donetsk du côté contrôlé par le gouvernement à hauteur de la ligne de front. La ville, constamment bombardée, dispose également des plus grandes industries de coke. Selon l’ingénieur en chef de l’usine, le blocus économique les contraint d’acheter du charbon en provenance d’Afrique du Sud, deux fois plus cher qu’à Donetsk. Malgré le fait que la ville soit située sur la ligne de front, beaucoup de civils ont choisi de rester, car l’usine garantit un emploi pour une grande majorité d’entre eux.

Au-delà des bombardements quotidiens, les habitants d’Avdiivka doivent désormais apprendre à vivre sans gaz. En réponse au blocus économique, les rebelles séparatistes avaient décidé d’arrêter l’approvisionnement en gaz pour la ville.

Usine de coke à Avdiivka.

L’exploitation du charbon n’est pas le seul secteur affecté par le conflit armé. L’agriculture est un des secteurs les plus rentables de l’économie ukrainienne. Comme les combats ont lieu dans les champs, des deux côtés de la ligne de démarcation, la récolte n’a pas été effectuée depuis 2014. Même si le conflit prenait fin demain, les terres ne pourraient être cultivées à cause de la contamination et des munitions non explosées.

La production de machines, la sidérurgie et l’industrie chimique ont été aussi affectées par le conflit : beaucoup d’usines ont été détruites dans le combat, les autres réduisent leurs capacités de production à cause des problèmes d’approvisionnement et la diminution de la demande. « Striol », l’une des plus grandes industries chimiques d’Ukraine et d’Europe est située près de la ligne de front contrôlée actuellement par les milices prorusses. Tant que l’usine de coke d’Avdiivka et « Stirol » resteront si proche du théâtre d’affrontements, le risque élevé d’une catastrophe écologique à grande échelle continuera de planer dans le ciel européen.

Texte : João Bolan et Sandra Alek

Photos : João Bolan

Traduction : Fanny Joachim

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