L’ÉCONOMIE DU RAP

« Souhaite-nous santé, bonheur, le reste on l’achètera. » En ce début d’année 2018, on ne compte plus le nombre de personnes qui ont tenté de se rendre original en utilisant cette punchline de Booba, pour présenter leurs vœux. Que ce soit pour le boulonnais, ou les rappeurs en général, l’argent est devenu leitmotiv. Du coup on s’est demandé comment ils gagnent les millions qu’ils prétendent avoir sur leur compte en banque.

Ainsi, afin de simplifier la rédaction à la compréhension de cet article, comparons le rappeur à un jeune entrepreneur qui aurait dans l’idée de lancer un nouveau produit sur le marché (en admettant que celui-ci soit son talent). Comme tout créateur d’entreprise, il aura à cœur d’observer certaines étapes, à savoir : la conception, le financement, le lancement, le développement et la promotion de son produit tout en gardant à l’esprit la diversification de ses activités s’il entend s’assurer un revenu quelque soit les aléas du marché.

Investir pour être vu

Le chemin de croix de l’apprenti rappeur commence par la réalisation d’une maquette. Elle permettra aux professionnels de se faire une idée de son potentiel. Pour cela, il lui faut trouver un studio d’enregistrement. Certains sont bien connus des jeunes artistes. À l’instar du studio Grandeville situé à Montreuil ou le Studio Bleu situé rue Saint-Denis à Paris qui proposent des prestations dont les tarifs varient de dix à une centaine d’euros l’heure.

« Il est important d’avoir un bon ingénieur du son, un mec qui comprend les sonorités et qui est en phase avec l’artiste. Son rôle est de donner vie à l’idée. » Affirme Aldo, directeur artistique chez Because musique, label où sont entre autres signés Bjrork, Christine and the Queens et Selah Sue. Certains ingénieurs du son peuvent faire aussi office de producteurs et réaliser « l’instru » (la mélodie sur lequel la voix se posera. Dans le cas contraire, YouTube et Soundclound regorgent de type beats libres de droits.

Une fois le prototype réalisé, notre artiste doit convaincre le public et les potentiels partenaires qu’il n’est pas le énième adolescent attardé qui refuse de se trouver un vrai travail. Se lancer dans la course aux vues sur YouTube en réalisant un clip constitue, à défaut de mieux, l’un des meilleurs moyens de se faire remarquer sur la toile et surtout se faire un peu d’argent de poche avec la monétisation des vues ( 1 euro les 1000 vues environ ).

La place de la musique urbaine est prédominante dans le streaming vidéo. Elle représente un peu moins de la moitié des vues (43 %) selon une étude comparative réalisée par le cabinet Yacast. Les vues deviennent peu à peu un indicateur de succès. À tel point que certains n’hésitent plus à avoir recours à des logiciels de piratage afin d’en doper le nombre. En effet, plus le clip sera visionné, plus l’artiste aura de chance de faire repérer par un label, un producteur ou un autre artiste plus connu.

Rat des villes ou rat des champs

Une fois ce stade atteint, on distingue différents types de rappeurs. Le « rat des villes », repéré par une maison de disque et qui selon le contrat signé n’aura plus aucun souci à se faire quant au financement et la gestion de sa carrière et le « rat des champs », qui au nom de la liberté devra compter sur ses propres moyens pour tenter de donner un sens à sa carrière. Une configuration qui présente un avantage et non des moindres : peu d’intermédiaires pour plus de bénéfices.

Car oui, le label représente une forme de prison dorée du rappeur. Son rôle sera de chapeauter la carrière de l’artiste, récolter ses droits d’auteurs, assurer sa promotion et gérer ses tournées.

Il existe 3 principaux types de contrats en maison de disque : l’artiste qui est en quelque sorte la propriété du label, il bénéficie d’une avance remboursable dont le montant négocié en amont est dans la majorité des cas fonction de sa notoriété. La licence elle, prévoit un partage des coûts. Pour finir, le contrat de distribution dans le cadre duquel le label n’assurera que la distribution du produit.

Les ventes de disques sont mortes, vive les streams

De plus en plus, la consommation de la musique se fait sur des plateformes telles que Apple Music, Spotify, Deezer. Sur ce type de support, la rémunération se fait au clic.

Comme sur  une place boursière, le prix du clic ne cesse de varier selon les plateformes et un certain nombre d’autres critères soumis à leur discrétion. Le streaming représente plus de 62 % des ventes de l’industrie musicale, ce qui profite grandement à la musique urbaine dans la mesure où elle est en grande partie écoutée par des jeunes plus réceptifs aux nouveaux modes de consommation (72 % des utilisateurs de la plateforme de streaming spotify sont des millenials).

Les rappeurs Jul, PNL et Alonzo sont d’ailleurs les seuls français à apparaître dans le classement SNEP recensant les 200 premiers titres téléchargés en streaming à travers le monde en 2017.

Les éditions musicales constituent le nerf de la guerre. Chaque diffusion des morceaux de l’artiste en télé, en boîte de nuit ou dans tout autre lieu public va générer des droits d’auteurs collectés par la Société des Auteurs, Compositeurs et Éditeurs de Musique [SACEM]. « Pour les indépendants il y a un certain intérêt à être inscrit à la Sacem, s’il veut faire valoir ses droits d’auteur. Plus son succès va être important, plus ses droits d’auteurs deviendront une source de revenus conséquente. » nous affirme Josepha Darboux en charge des artistes indépendants à la Sacem.

Show en boîte ou dans un bar à chicha

En cas de revenus insuffisants, ce qui est en moyenne le cas de 95 % des rappeurs en France, le meilleur moyen de boucler ses fins de mois et de diversifier ses activités. Pour un show en boîte de nuit ou dans un bar à chicha, un artiste peut prétendre à des enveloppes allant de 500 à 5000 euros selon sa notoriété. D’autres, retraités du game investissent leurs derniers deniers dans des secteurs d’activités tels que l’immobilier ou même la restauration. C’est le cas de Mokobé du 113 qui a récemment ouvert à Vitry le « Tacos Shake ». Un restaurant de Tacos.

Il y a également la multitude de marques de streetwear lancées par les artistes dont on pourrait faire état, mais au vu de leur succès, nous nous sommes vite rendu compte qu’il s’agit là d’une fausse bonne idée. Une des exceptions pourrait être la marque Unkunt créée par Booba et revendue par la suite aux frères Abiteboul.

 

En conclusion le rappeur peut gagner son argent grâce à ses vues sur Youtube, au streaming, aux droits d’auteur ou même en diversifiant ses activités. Réalité, fantasme ou prophétie auto-réalisatrice, le fait est que le rap ne constitue une activité rentable que pour une infime partie des artistes.

 

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