PAIE TON STAGE

Quand tu cherches du boulot et que tu épluches chaque jour les annonces, tu vois passer de belles pépites qui font parfois bondir. Arrêtez-vous deux minutes sur les annonces de stage. Il n’y a qu’à voir les mots utilisés par les recruteurs. Dans la famille pigeon, je demande le stagiaire. « Vous êtes le meilleur, le plus doué, vous ne commettez jamais d’erreur, vous n’avez pas peur de faire des heures supplémentaires, vous maîtrisez absolument tout ! Ce stage est fait pour vous ». Plus sérieusement, ce n’est malheureusement pas une exception de tomber sur des annonces à rallonge avec une précision hors norme dans l’énumération des tâches. À tel point qu’on se demanderait presque si on ne postule pas à la NASA. Malheureusement encore, on se demande si le concept de stage est acquis correctement et surtout légalement par l’ensemble des recruteurs.

J’ai eu la chance de faire des stages de qualité, avec des encadrants soucieux de ma formation et de ma réussite. Néanmoins, j’ai tout de même quelques expériences moins glorieuses en tête. Comme beaucoup de mes collègues de promo à l’époque, j’ai accepté — sans m’être posé la question — de bosser pour une gratification et non un salaire. Vous saisissez ? Travail dissimulé. Alors, oui j’ai énormément appris, mais sur moi avant tout.

Même si aujourd’hui le recours aux stagiaires est rendu plus difficile, car plus rapidement réprimandable, ça n’empêche pas certains forceurs de surfer sur la vague « je prends un stagiaire, ça coûte moins cher ». Exemple avec Thomas*, en école de management. « J’ai entamé un stage dans une île de loisirs en tant que commercial. Je devais vendre des prestations aux communes et aux comités d’entreprises. Pour cela, je me rendais à des petits-déjeuners de prestations, à 7 h du matin, à plus de 40 km de chez moi. J’avais mon propre véhicule, mais aucun remboursement de frais. À l’époque, je ne savais pas que l’entreprise pouvait prendre en charge mes frais de déplacement, c’était à eux de me le dire. » En échange de gratification, Thomas* bossait autant que son tuteur de stage. « Lorsque je partais à 17 h, on me faisait comprendre que c’était tôt. Alors, on me demandait de venir plus tôt le lendemain. Je me suis vite rendu compte de l’abus. Je n’étais plus motivé et j’avais envie de partir. Pourquoi rester dans une entreprise qui ne paie même pas mon école, et qui me demande de faire la même chose qu’un mec qui occupait le même poste que moi, alors que lui avait un salaire ? »

La difficulté dans ce cas-là c’est d’avoir le courage de partir. Nous sommes nombreux à serrer les dents plutôt que de tourner les talons et faire clairement comprendre que travail dissimulé = amendes et justice. « Au bout de 2 mois de stage je me suis barré. J’ai trouvé des excuses. Je ne leur ai pas dit la vérité sur les raisons de mon départ… j’ai eu peur, mais je suis parti et j’ai trouvé mieux ailleurs. »

Dans le rayon « horaires abusifs et charge de travail » on connaît tous quelqu’un ayant essuyé ce genre de pratique. On nous fait comprendre très vite que le stage que l’on a décroché est précieux (pour qui ?) et que quoiqu’il advienne « il faut se donner à 200 % ». Alors on y va, en courant ! Adrénaline, motivation, fiabilité, jusqu’au-boutisme, et très vite « corvéable à merci ». « Quand tu es en licence ou en Master, je ne pense pas qu’il y ait beaucoup d’entreprises qui te prennent pour te former, mais plutôt pour faire le boulot comme les autres », c’est ce que constate Mickael, 28 ans, aujourd’hui en recherche d’emploi. Lorsqu’il me narre l’une de ses expériences, je réalise qu’il a fini dans un sacré bourbier. Six mois de stage dans une agence de communication, avec pour directeur et responsable hiérarchique le responsable pédagogique de son master. Bam, double peine. « Le patron de l’agence qui était aussi en charge de l’avenir des étudiants, les siens qui plus est, n’était pas du tout carré niveau stage ». Mickael passe six mois aux côtés d’une tutrice qui digère mal le fait qu’il parte plus tôt qu’elle le soir. « Je faisais minimum 1heure supplémentaire chaque jour, pour ne pas me prendre de réflexions ». À quatre dans le bureau — deux stagiaires et deux employées — Mickael fait autant que sa tutrice niveau boulot « sauf que c’est elle qui recevait les louanges ». « J’occupais un poste ! Ils auraient pu m’embaucher. Je faisais même le taff de ma tutrice ! » Dans le cas de Mickael, aller au combat avec sa tutrice et son responsable reste délicat « quand le patron de l’entreprise où tu fais ton stage est aussi ton responsable pédagogique, c’est-à-dire celui qui te met les notes et valide ton année, et bien tu préfères te taire et jouer le jeu… »

C’est une réalité (encore et toujours), ne le nions pas. Sous couvert d’un apprentissage et d’une expérience encore jeune dans le monde des grands, on se fait manger, on paie notre Bac+5, notre entretien et on paie notre stage.

Illustrations : EE Comics

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