LES AUTODIDACTES : RÉMY BUISINE, LE PETIT PRINCE DU JOURNALISME 2.0

 À l’heure où les grands médias traditionnels se posent des questions sur leur avenir, Argot est parti à la rencontre d’une série de personnalités qui sans maître, réseau ni diplôme des grandes écoles ont réussi à tirer leur épingle du jeu et se faire un nom dans le monde de la presse. 

Manifestations, attentats, interviews politiques, il est toujours au bon moment et au bon endroit armé de son smartphone. Combien existe-t-il vraiment de Rémy Buisine ? Cette question nous nous la posions depuis un moment déjà tant le journaliste-vedette du nouveau média Brut est omniprésent.  Rencontre avec un reporter d’un nouveau genre dont le parcours est aussi atypique qu’édifiant.

ARGOT : Tu as grandi dans le nord de la France, quels sont les souvenirs que tu en gardes ?

Rémy Buisine : Je suis né à Seclin un petit village à côté de Lille. À l’âge de 8 ans, mes parents s’approchant de la retraite ont décidé de construire une petite maison à la campagne (à Landas) pour avoir plus de calme. Mon vis-à-vis c’était un champ étendu sur des kilomètres !

Tu as quitté le cursus scolaire classique en classe de 5ème, pour quelle raison as-tu décroché aussi tôt ?

Premièrement, je me suis rendu compte que l’école n’était pas faite pour moi. Je trouvais le système éducatif extrêmement violent. On te met très vite à l’écart et on te stigmatise. À partir du moment où tu n’es pas dans le moule et que tu n’as pas les résultats qu’il faut, on te considère comme un bon à rien. Quand on est jeune et qu’on essaye de se forger une personnalité, c’est assez brutal. Les professeurs vous écartent, les camarades aussi donc tu te retrouves très vite marginalisé. À contre-coeur j’ai été orienté vers un parcours professionnel.

Rémy tu t’es fait connaître en filmant «Nuit debout » (1) avec ton smartphone. Peux-tu nous en dire plus sur ce fameux reportage ?

C’est vrai que je me suis fait connaitre en filmant « Nuit debout », mais j’avais commencé bien avant en réalisant des reportages en live sur des événements d’actualité qui se passaient dans la rue. Comme je n’avais pas de carte de presse ni de média je ne pouvais m’accréditer quasiment nulle part. Je couvrais essentiellement les mouvements sociaux etc… Avec l’arrivée de Périscope en 2015, j’ai commencé à faire du live avec mon propre compte Twitter. Cependant, il est vrai que Nuit debout a vraiment été un tournant. Avant ça les choses que je faisais avaient assez peu de visibilité. C’était suivi mais sans plus. La couverture médiatique de mon travail lors de cet événement a suscité l’intérêt de beaucoup de journalistes curieux de voir ce qu’on pouvait faire avec téléphone portable.

Derrière cette curiosité, sentais-tu plutôt de la bienveillance ou du scepticisme ?

Il y avait de tout ! Certains étaient sceptiques parce qu’ils ne connaissaient pas ou tout simplement ne croyaient pas en l’avenir du format. Il y avait quand même pas mal de bienveillance. Je rencontrais des rédacteurs en chef qui m’encourageaient. Je leur disais que j’avais envie d’en faire mon métier et d’en vivre. Pas pour l’argent, mais pour pouvoir faire encore plus de choses. Pour résumer c’était surtout de la bienveillance et beaucoup de questions ! (rires)

Comment tu peux expliquer ta passion pour le journalisme et les médias ? Ce n’est pas quelque chose de commun !

J’adore le foot aussi ! (rires) Si j’avais pu j’aurais fait du journalisme sportif ! En fait, ce qui me passionnait, c’était le fait de pouvoir relater des événements, être le maillon entre les choses qui se passent et le public. Ce n’est pas une question d’égo, mais c’est la volonté c’est d’être à l’endroit où les choses se déroulent pour les raconter. C’est vraiment passionnant, parce que des fois tu as le sentiment de participer à l’histoire ! Je me souviens il y a un an, j’étais dans la cour de l’Elysée pour la passation des pouvoirs entre François Hollande et Emmanuel Macron. C’était quelque chose de fort car on le vit certes en tant que journaliste mais surtout en tant qu’être humain. Déjà tout petit quand j’avais 10 ans (ce n’est pas loin j’ai 27 ans), lors des attentats du 11 septembre j’ai pris la mesure de l’importance du rôle des journalistes.

Justement aujourd’hui comment es-tu accueilli par le milieu de la presse classique ?

Il y a eu une bienveillance à mon égard suite à la médiatisation de nuit debout, en revanche par la suite, sur le terrain c’était très compliqué. En gros, lorsqu’il y avait des points presses, avec des meutes de journalistes j’avais l’impression d’être la personne de trop. On m’insultait parfois, c’était très compliqué. Pour eux, je prenais la place de quelqu’un. Il y avait beaucoup d’agressivité. Parce que j’arrivais avec mon téléphone comme ça sans le soutien d’aucune rédaction. Il fallait jouer des coudes.

 

 

Aujourd’hui quand on n’a ni diplôme ni réseau, comment fait-on pour intégrer une rédaction ?

Je ne vais pas prendre mon parcours comme un exemple à suivre. On se rend compte aujourd’hui que même ceux qui passent par des écoles de journalisme galèrent à trouver un emploi. Je suis désolé d’avoir un discours aussi pessimiste, mais c’est la réalité voulue par la conjoncture économique. Les médias recrutent de moins en moins. Dans les écoles il y a énormément de monde. Il y a carrément des étudiants qui même avant d’arriver dans la vie active prennent des crédits à la consommation et au final n’arrivent pas à décrocher un contrat durable et stable au sein d’une rédaction. Si vous vous retrouvez à faire des piges à droite à gauche, vous n’allez jamais pouvoir évoluer dans une hiérarchie. Vous êtes là pour boucher les trous. Certaines personnes à 30 ans se retrouvent endetté parce qu’ils doivent rembourser le crédit emprunté pour payer leurs études. J’ai croisé beaucoup de profils de ce genre sur le terrain, des précaires et des indépendants qui étaient là pour couvrir l’actualité. J’ai aussi connu ça quand je faisais mes lives pour périscope. Certaines chaines de télévision m’achetaient des images mais ça n’était pas une logique économique stable.

Comment s’est faite la rencontre avec Brut ?

Ça faisait deux ans que je faisais mes lives en indépendant, tout en travaillant en tant que community manager dans un radio parisienne. En juin 2016, Laurent Lucas le producteur éditorial de Brut m’a contacté. C’était le premier média qui m’approchait. Les gens pensaient que suite à ma médiatisation j’étais sur-sollicité alors que pas du tout ! C’est à ce moment précis que tout s’est accéléré ! J’ai commencé à avoir pas mal de propositions de chaines d’information en continu et d’agences de presse étrangères.

Quel était ton état d’esprit à ce moment là ?

J’étais un peu perdu et heureux à la fois ! Je me disais que j’allais peut-être avoir un contrat dans ce milieu ! Je n’avais pas fait d’école de journalisme donc pas forcément d’amis pour me conseiller. Ma mère était mère au foyer et mon père ouvrier-mécanicien. Un milieu populaire, très loin de la sphère médiatique. Du coup, j’ai dû faire mon choix tout seul et ça m’a pris du temps. Finalement, j’ai accepté Brut car ça collait humainement. Ils m’ont proposé de faire chez eux ce que je faisais sur Périscope. Je me suis dit que c’était la continuité et j’ai foncé. Avec le recul, c’était le meilleur choix que je pouvais faire.

On a parfois l’impression que tu es partout à la fois ! Combien y a-t-il de Rémy Buisine ?

(Rires) Disons que je me suis mis sous forme d’astreinte permanente. Dans le sens où je n’ai pas des horaires classiques de bureau. C’est-à-dire que parfois je ne vais pas être de façon permanente dans la rédaction. Néanmoins, s’il se passe un truc à 21h et que je suis en soirée, je vais tout quitter pour y aller. Je m’impose d’être le plus réactif possible. Je n’ai pas de contrainte dans le fond mais le contrecoup c’est que même si je suis avec des potes ou en tête à tête, je n’ai pas le choix, je fonce si le besoin est. L’année dernière, lorsqu’il y a eu l’attentat des Champs-Élysées j’étais dans mon canapé et je n’avais pas du tout envie de sortir, mais je me suis habillé en 30 secondes et j’ai foncé. T’as pas le choix, c’est le travail qui veut ça ! La passion et l’adrénaline prennent très vite le dessus.

À tes débuts tu as été auto-entrepreneur ? Qu’est-ce que tu en gardes aujourd’hui ?

C’est d’être force de proposition. Le fait de ne pas être dans le rôle d’un simple exécutant, c’est une expérience qui m’a forgé humainement. Quand tu as un contrat de travail tu ne te poses pas la question de ta rémunération tous les mois. Aujourd’hui la seule chose à laquelle je pense c’est de bien faire mon travail et le salaire arrivera quoi qu’il en soit. Par contre quand tu es entrepreneur, tu dois aller chercher les contrats. Il y a une instabilité de revenus, tu dois te battre face à des gens pas toujours réglos dans les paiements etc…

Où te vois-tu dans cinq ans ?

Je n’ai pas forcément d’avis sur la question parce que tout est allé très vite ! Il y a 5 ans le live n’existait même pas. Donc c’est très difficile. Pour le moment j’ai envie de continuer chez Brut parce que humainement c’est top. Après la vie est longue, je suis jeune et reste ouvert à tout. S’il y a des choses qui doivent se faire elles se feront au feeling.

Quel est ton plat préféré ?

Je vais faire un clin d’oeil au nord et dire que c’est le traditionnel moules-frites !

Avec quelle personne morte ou vivante aimerais-tu le partager ?

Si c’était une personne disparue je dirais Nelson Mandela, pour ses luttes et son parcours très atypique.

(1) Nuit debout est un ensemble de manifestations sur des places publiques, principalement en France, ayant commencé le 31 mars 2016 à la suite d’une manifestation contre la « loi travail »

Photos : Nik Olajuwon

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