ENTRETIEN AVEC MOHAMED BELKACEMI, L’EX-MONSIEUR « QUARTIERS » DE LA FÉDÉRATION FRANÇAISE DE FOOTBALL

7,5 milliards d’euros, c’est le montant que représente l’impact économique généré par la filière du football professionnel français au cours d’une saison. Au delà de l’impact économique, il existe également une dimension sociale surtout dans les quartiers populaires où l’on admire les jeunes espoirs comme Kylian Mbappé. Le foot est une activité incontournable qui offre des possibilités de carrière comme pour Mohamed Belkacemi. Il évoque, à bientôt 40 ans d’expérience, son parcours et l’évolution du foot à travers la part d’amour et de désamour du public pour ces joueurs.

Argot : Il existe depuis longtemps une élite de footballeurs issue des quartiers populaires. Selon vous quelle est la part d’influence de ces footballeurs millionnaires, que l’on imagine puissants, dans cette industrie?

Mohamed Belkacemi : Aujourd’hui cette élite n’a pas d’influence dans la prise de décision économique et stratégique. Les footballeurs deviennent plutôt des produits marketing dépourvus de pouvoir de décision. Par exemple lorsque la FFF développe des partenariats avec des annonceurs, les joueurs ne sont pas consultés. On ne leur demande pas si ce partenariat pourrait être en phase avec leurs valeurs ou avoir un impact positif sur leur image. Il faut savoir qu’une fois en Équipe de France les joueurs ne gèrent plus leur image, alors qu’en clubs ils peuvent toujours avoir un droit de regard.

Quand certains joueurs sont qualifiés de “caïds immatures” un jour et adulés le lendemain, que leur conseillez-vous pour rétablir la balance et garder le sens des réalités ?

Tout d’abord, je leur conseille de se protéger. Certains footballeurs intègrent des clubs dès l’âge de 13 ans et il passent professionnel avant 20 ans. Ce sont des périodes avec beaucoup de changements qu’ils passent loin de leurs familles. Il est essentiel de bien s’entourer et de ne pas se laisser conseiller par les mauvaises personnes une fois qu’ils commencent à avoir des choix importants à faire.  Entre l’argent, les médias irrespectueux et les réseaux sociaux, mon rôle est de les mettre en garde sur d’éventuels retours fracassants à la réalité !

Toujours concernant votre rôle d’accompagnement, on fait rarement écho des qualités que les joueurs apportent justement de par leurs parcours, et leurs origines des quartiers populaires. Comment accompagner des joueurs, qui partent de chez eux parfois très jeunes, dans leur évolution sans les empêcher de développer leurs propres personnalités ?

J’ai très vite observé la part d’influence du football dans la vie des quartiers populaires et j’ai créé un concept de programme d’insertion à la vie professionnelle grâce à ce sport. Dans la réalité, il y a très peu de joueurs professionnels comparés à ceux qui y aspirent. Il y a une désillusion et une déception une fois qu’un jeune n’entre pas en club. J’interviens pour leur expliquer que le football c’est aussi les métiers autour, et qu’ils peuvent eux aussi devenir des professionnels en faisant carrière comme entraîneur, préparateur, président de club… Hélas, ils ne connaissent généralement pas ces alternatives.

On parle de ce qui gêne le grand public (scandale, attitude des joueurs…) dans le foot, mais qu’est ce qui gêne les footballeurs durant leur parcours professionnel ? Quels peuvent être les facteurs d’abandon de carrière?

Les joueurs ne sont pas insensibles à la pression mais ce n’est pas ce qui les gêne le plus. Les dangers alentours comme les excès et le manque de rigueur peuvent très vite faire retomber certains joueurs dans l’anonymat et leur faire abandonner une carrière prometteuse.

Plus jeune, est ce que-vous vous imaginiez joueur de foot ? Quel est l’événement marquant qui vous a amené à trouver  votre voie en tant que sélectionneur ?

Non pas vraiment. Je suis devenu footballeur par hasard mais j’ai commencé très tôt comme boxeur. J’ai intégré mon club de boxe à 14 ans et en même temps je jouais au foot pour le plaisir avec mes amis. Un jour, nous avons été remarqués par un entraîneur qui nous a proposé d’aller jouer contre son club et nous avons gagné  9-0. Cette victoire nous a permis d’intégrer le club et à 19 ans je devenais joueur professionnel. Depuis j’ai, poursuivi ma carrière de footballeur, puis je suis passé entraîneur et ensuite sélectionneur pour la DNT. Parallèlement je suis revenu à mon premier amour, j’ai aussi passé mes diplômes comme coach de boxe. Le point commun entre la boxe et le foot, c’est que j’étais défenseur, et sur le terrain c’est celui qui charge ! C’est le match dans le match, on est seul face à l’autre comme sur un ring.

Vous êtes Chevalier de l’Ordre National du Mérite pour votre travail au sein de la DTN. À votre époque y avait-il des sélectionneurs issus de l’immigration et depuis 2009, il y en a-t-il eu plus ?

Concernant la DTN (Direction Technique Nationale) en 70 ans d’existence, j’ai été le seul sélectionneur issu de l’immigration. Par contre au sein de la Direction Technique Régional vous en trouverez beaucoup plus. Mon constat concernant ce manque de représentation au sein de la DTN, c’est que même en 2018, en France, les mentalités n’ont pas changées, malgré l’image de diversité que représente le football. Dans les campagnes, on peut regarder et soutenir l’Équipe de France mais continuer à voter pour le FN.  Il existe toujours une peur de l’autre. On se voit toujours à travers ce qui nous sépare et non ce qui nous unit. La comparaison est simple quand un joueur issu de l’immigration gagne, les médias disent qu’il est Français et quand il perd on lui reparle de ses origines.

Et je reste sceptique qu’un autre sélectionneur issu de l’immigration intègre la DTN.

Beaucoup de jeunes rêvent d’être footballeurs. Selon vous, comment la dimension économique de ce sport a-t-elle fait changer les mentalités à ce point ?

Pour moi, l’économie du foot si elle est bien utilisée permet de redistribuer les gains à plusieurs niveaux. Que ce soit pour l’insertion des jeunes ou même pour leur éducation. Mais ce n’est pas cette dimension là que les jeunes s’imaginent en regardant les joueurs : ils pensent à leurs salaires importants et à la notoriété qu’ils pourraient avoir à un si jeune âge.

En 2011, vous avez dénoncé l’application de quotas sur la double nationalité en équipe de France. Cet engagement a mis en danger votre carrière. Est-ce que certains jeunes que vous suiviez à l’époque on décidé de continuer ce combat ?

Je ne sais pas si cet épisode a eu une incidence sur eux. Tout d’abord parce qu’il y a eu beaucoup d’incompréhension quand c’est arrivé et aussi que parce que l’engagement c’est quelque chose qui est personnel et qui se développe comme un feu en vous :  on l’a ou on ne l’a pas. Les priorités des joueurs sont d’améliorer leur condition de vie et celle de leur proches et ensuite peut être penser à s’engager.

Gardez-vous contact avec les anciens joueurs ? Il y en a qui deviennent rappeurs, entraîneurs ou entrepreneurs. Quelles sont les reconversions de joueurs les plus insolites auxquelles vous avez pu assister?

Oui j’ai gardé contact avec certains joueurs, et justement les reconversions les plus insolites sont celles des footballeurs qui deviennent politiciens.

 

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